Yeanzi, la part du réel
Avec ses portraits, l’artiste ivoirien Yeanzi fait face à l’oubli d’un continent : l’Afrique.
Nous savons ce que nous devons culturellement à l’Afrique, mais le disons-nous assez ? Rien n’est moins sûr… Et pourtant, nous pouvons l’affirmer : que ce soit en peinture et bien sûr en musique, l’art du XXe et du début du XXIe est africain et le restera à jamais ! Où en serions-nous aujourd’hui sans les apports de la statuaire africaine sans l’œuvre ne serait-ce que de Picasso par exemple ? De même, pour le blues, le gospel, le jazz, le funk ou le rap, autant de réminiscences rythmiques et vocales d’un continent dont on veut taire l’influence absolument déterminante.
Cependant, si nous feignons de l’ignorer un artiste comme Saint-Etienne Yeanzi est là pour nous le rappeler. À 34 ans, cet Ivoirien s’est imposé sur la scène internationale avec des portraits troublants. De manière singulière, ces derniers jouent sur la présence des personnes représentées, généralement anonymes, dont l’image semble s’altérer précisément au moment où on les regarde. Que nous racontent ces portraits ? Yeanzi fixe le cadre avec fermeté, insistant sur « son travail essentiellement anthropologique et philosophique ». Admettant que « ces portraits constituent la matière la plus visible de son travail », il pose de manière plus générale « la question de l’évolution de la société humaine ». Puis précise les contours d’« une réflexion sur nos identités dans les communautés contemporaines » qu’il situe au cœur de son approche plastique.
À travers le portrait, l’artiste révèle en filigrane la personnalité d’individus à l’identité multiple, comme s’il montrait ce que ces personnes sont à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur. Et dans un même mouvement, ce qu’elles aspirent à être. « Exactement ! », concède-t-il avec enthousiasme. Et de nous rappeler les trois étapes d’une démarche qui l’a conduit dans un premier temps à s’interroger avec la série Persona sur « l’introspection autour de questions essentielles : Qui sommes-nous ? Que sommes-nous dans le regard de l’autre ? Et quel rapport établissons-nous à notre propre histoire ? Ainsi qu’à notre propre conscience ? » Dans un deuxième chapitre, Connection, il a posé la question de la « communauté, en Côte d’Ivoire notamment », estimant que cette « communauté participe à l’évolution identitaire de l’homme dans le cadre d’un travail qui va crescendo en partant de l’individuel vers le collectif. » Enfin, dans un troisième chapitre, Colloquium, il s’attache à « la place de la mémoire dans l’évolution de l’homme et de la société : en somme, à l’Histoire de nos origines. » Il juge ce troisième volet « hautement personnel dans la mesure où il traite de l’amnésie collective de ces sociétés qui se développent sans tenir compte de l’Histoire. » Sujet vertigineux qu’il estime à très juste titre « universel ».
Il est vrai que dans la somme des portraits qu’il soumet au regard du visiteur sa double approche porte à la fois sur l’individu et sur le groupe. Dans ce travail on ne peut s’empêcher d’y voir une réflexion sur le collectif face au réel, mais aussi face à l’oubli. Dans le cas de l’Afrique, cette « amnésie » a été volontaire : elle constitue la négation de la richesse des hautes contributions africaines à l’histoire de l’évolution esthétique au cours du dernier siècle de création. On constate une annihilation de la mémoire africaine déjà à l’époque coloniale ; puis, plus récemment. C’est le fruit d’une volonté délibérée, organisée voire systématisée, et ce non sans violence, qui s’est opérée. Il concède ce constat-là, mais y répond à sa manière. « Subtilement, insiste-t-il. En tant que créateur je cherche à ré-enchanter le jeu artistique et plastique afin d’interroger nos consciences et les mémoires. On constate dans l’interdépendance des peuples africains un héritage malheureux : celui de la déconnection à notre propre patrimoine culturel. Dans la dernière série, Colloquium, j’essaye de remettre au goût du jour une partie de ce patrimoine-là. En le réévaluant par la forme que je lui donne – avec douceur, couleur et matière – je lui offre la possibilité de participer au modèle d’évolution de nos sociétés actuelles. » Il poursuit : « La violence que vous évoquez est elle-même un héritage. Ce que je cherche à faire c’est d’aider la société actuelle à proposer un modèle de développement qui accorde sa place à la mémoire. Une société qui n’a pas de mémoire est amenée à effectuer des emprunts identitaires. Une société dépourvue de mémoire ne va faire qu’emprunter des idées et des formes qui ne sont pas les siennes. Des formes qui ne sont pas adaptées à son propre développement. Toute l’étendue de mon travail est là : il a un impact social et psychologique qui peut contribuer au développement et à de nouvelles formes d’éducation. » Nous situons l’ambition d’une démarche artistique qui, consciemment ou inconsciemment, renoue avec ce qui fait l’essence même de la culture africaine dans ce qu’elle favorise comme formes de transmission directe.
Au risque de commettre une maladresse, on s’aventure sur le terrain du masque africain. On le sait, il lui arrive en tant qu’artiste d’évoluer sous des noms d’emprunt et parfois même de porter un masque. Or la culture du masque est centrale : elle présente une valeur rituelle, une ouverture, un horizon. Ses portraits, souvent distanciés, parfois uniformisés par une expressivité réduite, constituent-ils autant de masques ? « Si je dois parler d’amnésie, acquiesce-t-il, il me faut faire en sorte que l’expressivité s’estompe au même titre que la personnalité de l’individu. Concernant les masques, il faut se dire que les visages dans mes œuvres constituent des portails : des portes d’entrée vers d’autres sociétés et d’autres mondes. » Une fonction de porte d’entrée à rapprocher de celle du masque originel dans les rituels africains, insiste-t-on. « En effet ! Un portrait peut s’attacher à une société, il est la porte d’entrée de cette société, avec ses rites mais aussi sa fonction. Comme les masques, mes portraits sont fonctionnels. Ils permettent d’entrer dans l’œuvre mais aussi dans l’univers dans lesquels évoluent ces personnages. »
Pour réaliser ces portraits, il utilise du plastique qu’il fait fondre sur la toile. Ce plastique qu’il considère comme l’un des « fléaux du monde ». « Oui, l’un des plus grands fléaux de notre terre. Dans cette manière de faire, chacun peut y voir ce qu’il ressent, moi je voulais des matériaux qui parlent aux gens. Un matériau inscrit dans l’actualité qui me permet de faire référence au problème écologique – cela fait partie de notre quotidien. Je suis également fasciné par le feu, la flamme qui purifie, la lumière qui illumine le monde. » Selon lui, sa motivation est double : il y voit une approche qui peut sublimer son écriture picturale et une dimension hautement contemporaine. Il estime que bon nombre de matériaux ont déjà été utilisés et qu’il lui fallait explorer une forme nouvelle. Une forme qui « parle aux gens ». Sur la base d’une problématique politique et sociale qui touche tout le monde, il y voit un lien à la question identitaire. « Il me fallait trouver un matériau aussi problématique que le sujet traité lui-même », nous confie-t-il.
La complexité vient d’une opération quasi mystique qui vise à « purifier le matériau plastique par le feu et la lumière qui illumine le monde ». Il concède vouloir détourner la dimension négative du plastique en insistant sur la symbolique de l’opération. « Oui, symbolique et énigmatique, précise-t-il, dans un geste qu’il situe par rapport à l’évolution de l’humanité. » Il n’ose sans doute pas prononcer le mot, mais prononçons pour lui : magique. Avec pudeur, il nous accorde le qualificatif « philosophique de bout en bout » pour qualifier sa démarche artistique
Aujourd’hui, l’Afrique se révèle par ses artistes contemporains. Elle a longtemps été exclue du champ de l’art contemporain. On peut y voir une négation de son identité propre alors que sa culture est si riche. Avec l’engouement que certains artistes comme lui finissent par susciter en occident, a-t-il le sentiment que l’Afrique retrouve enfin sa place comme elle a pu le faire plus récemment dans les domaines de la musique et de la mode ? Il évoque « un grand honneur ! Le monde change. Et nous sommes ravis que ce monde change grâce à l’art. Chaque artiste africain a une responsabilité pour l’avenir, d’où un engagement important, majeur même : il s’agit pour nous de restaurer notre héritage, la dignité et la confiance du continent africain dans le concert des nations. On se sent comme des ambassadeurs mandatés pour diffuser cet art, en abordant les thèmes de l’humanité tout entière. »