Afrique éternelle

Nous le savons, nous venons d’Afrique. Et en Afrique, nous y retournons immanquablement… En ce qui concerne l’art contemporain, il en va de même. Il semble loin le temps où l’art africain constituait une curiosité au point d’être jugé « primitif ». Avec du recul, on se surprend à relire l’introduction de William Rubin de sa somme magnifique Le Primitivisme dans l’art du XXe siècle comme une étrangeté, même si l’historien et essayiste américain mesurait lui-même l’étroitesse de ce terme. Or les choses ont bien changé. L’art africain n’est pas moins « art » qu’aucune autre forme artistique. Tout au plus distinguera-t-on les formes ancestrales ou traditionnelles d’expressions plus contemporaines. Il faut dire que cet art africain a toujours été présent par sa capacité à transfigurer le corps et le visage humains avec des formes qui n’appartiennent qu’à lui – des formes qui sont venus irriguer l’art occidental par vague successives, de Picasso à Paul Klee, des fauves aux expressionnistes allemands, traversant le siècle avec des résurgences régulières chez Modigliani, Max Ernst, Brancusi jusqu’à Jackson Pollock, Mark Rothko ou Keith Haring. Des formes qui lui permettent enfin de s’émanciper, de se voir reconnaître pour lui-même et de trouver enfin sa juste place dans le paysage mondial. Il n’appartient qu’à cet art africain d’avoir touché du bout des doigts très tôt l’abstraction par la récurrence de motifs décoratifs fortement signifiants qui viennent ouvrir grand la porte vers le réel voire le spirituel – c’est selon ! –, comme nous le rappelle à juste titre l’artiste ivoirien Yeanzi.

Le chaos de la vie

La Côte d’Ivoire justement, et sa capitale, Abidjan « la douce », qui alimente les marchés de l’art avec des artistes en phase avec leur temps : entre aspirations au mieux vivre, préoccupations environnementales et constat amer d’un monde en déliquescence, les plasticiens de la ville cherchent leur chemin. Parmi ceux-ci, le célèbre Aboudia – de son vrai nom, Abdoulaye Diarrassouba – opte pour des formes dynamiques, héritières de ses nobles devanciers ancestraux et mêle expressivité colorée, mystère et violence graphique. Très inspiré par sa ville de naissance, où il a grandi dans les quartiers d’Abobo, de Yopougon et de Treichville et leurs murs ornés de nombreux graffitis, le peintre combine dans ses toiles une certaine spontanéité dans le trait afin de mieux dépeindre la réalité d’un monde qui contient à la fois sa part de couleurs, de lumière et d’obscurité. Il y révèle une profonde vitalité qui n’occulte en rien ni les inégalités sociales de la ville ni les traumatismes hérités de la guerre civile de 2002-2007 et de la bataille d’Abidjan de 2011.

Aboudia_bleu
Le médium même

De même pour Armand Boua, formé à l’École des Beaux-Arts et au Centre Technique des Arts Appliqués à Abidjan, qui interroge le médium même de la peinture, n’hésitant pas à s’affranchir de ses contraintes principales. La toile semble traditionnelle avec une composition, un jeu sur le récit, des couleurs et une belle approche de la lumière, mais le tout est contredit par des interventions qui en manifestent une violence latente : la figure est éprouvée. Brossée, frottée, grattée, elle disparaît sous la couche de peinture initiale par des effets qui la situent désormais à la limite de l’abstraction ; elle n’en est pas moins magnifiée par cette volonté d’effacement parfois brutale. Comme si elle ne se concentrait que sur l’essentiel : ce qu’elle est et n’aurait jamais dû cesser d’être, réduite au final à sa plus simple expression. Sublime forcément, par bien des aspects.

Bleu Foncé
Bleu Foncé
Le beau continent

À l’occasion de la dernière Biennale de Venise, les artistes ivoiriens, dont Aboudia et Yeanzi se sont sentis légitimes au même titre que les artistes occidentaux, et ils avaient sans doute bien raison d’aborder ainsi leur présence à cet événement majeur. D’autant plus qu’ils ont fait sensation, comme souvent, avec une vraie montée en gamme dans le cadre d’un accrochage d’exception. Cette première remarquable en appelle d’autres dans la mesure où le site investi pour l’occasion – un beau bâtiment de briques du Magazzini del sale arrimé à d’anciens entrepôts de stockage de sel datant du XVe sur les quais des Zattere – a fait l’objet d’une option pour les éditions de la Biennale à venir. À Venise, comme partout ailleurs, on accueille la vague ivoirienne et par-delà celle-ci les vagues africaines nouvelles qui profitent de l’appel d’air d’Abidjan, véritable carrefour de l’art sur le beau continent.

De beaux jours

Depuis quelques années, la France, que ce soit à Paris ou plus récemment à Montpellier – et désormais à Strasbourg ! –, se manifeste une appétence toute particulière pour la production africaine au point de voir les prix de certaines œuvres s’envoler. Cette reconnaissance est récente – elle date de la dernière décennie du XXe ! – mais elle semble s’installer durablement. Malheureusement, elle ne profitera guère à bon nombre d’artistes révélés dans les derniers temps de leur vie. En revanche, elle ouvre la voie à de jeunes artistes, souvent en dessous de la trentaine, qui ne font que suivre une ascension qui s’annonce fulgurante les prochaines années. Et même si certains galeristes nous alertent sur l’essoufflement d’un éventuel effet de mode, la diversité africaine – photographie, peinture, sculpture, installation – est telle qu’elle permettra à la création africaine de continuer à vivre son avènement worldwide au point d’occulter les artistes aussi bien américains qu’européens. Ainsi, un artiste comme le Camerounais Ajarb Bernard Ategwa par exemple, montre combien il a su s’inspirer des canons pop pour évoluer de manière très personnelle sur le terrain du réel : en effet, il nourrit son langage pictural du quotidien des gens de sa ville, Douala, tout en rendant indirectement hommage à la photographie des studios africains de l’ère post-indépendance. Les scènes saturées de couleurs qui résultent de sa pratique témoignent d’une vie sociale hypra active, tout en faisant écho à la chaleur et l’agitation permanente.

Personnage ategwa 2
Personnage ategwa 2

Autrefois gageure, l’Afrique tient sa promesse : elle est au rendez-vous de sa destinée propre et apporte la pièce manquante du puzzle de la création mondiale, donnant sens à l’image du tout aussi bien pour la compréhension de l’époque actuelle que pour une lecture plus appropriée de notre passé commun. Désormais, le monde contemporain ne pourra plus s’aventurer, quelles qu’en soient les raisons, à occulter l’importance de la création africaine sous peine de se perdre. Il finira même par admettre qu’elle a toujours été là, absolument nécessaire et étrangement incontournable, mais qu’il n’en savait rien. Aujourd’hui, il sait !

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