Figuration narrative

Au début des années 60, nombreux sont les mouvements à naître en opposition à ce qui les précède. Ainsi, en réaction à l’art informel dominant depuis l’après-guerre, autrement dit des formes abstraites libres de toute contrainte, une nouvelle peinture à caractère figuratif apparaît aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Son équivalent hexagonal au mitan des années 60, la Figuration Libre, tente de se distinguer de tous les courants existants, y compris du Pop Art et du Nouveau Réalisme, auxquels on l’associe pourtant : ce mouvement opère un recentrage de la nouvelle figuration en s’attachant à une représentation d’une séquence sur la durée ou la circulation d’objets dans la toile. Ainsi, elle s’inspire des modèles que lui offre la société, aussi bien le cinéma que la bande dessinée.

Rita Hayworth de la série cinémonde - Bernard Rancillac
Rita Hayworth de la série cinémonde – Bernard Rancillac

Avec une belle dynamique, Peter Klasen, Rancillac, Jacques Monory, Erró, Gérard Schlosser et autres Gérard Fromanger ou Eduardo Arroyo vont s’en donner à cœur joie pour multiplier les approches romanesques avec généralement l’amorce d’un récit, l’apparition éventuelle de personnages, un début, un milieu et une fin, parfois dans la même toile ou d’une toile à l’autre, dans le cadre d’œuvres aux entrées multiples.

Landscape Peter Klasen
Landscape Peter Klasen

Avec un esprit fortement contestataire, les membres de la Figuration Narrative ont porté un regard très critique sur l’art de leur époque, un art qu’ils ont jugé hégémonique en ce qui concerne leurs contemporains, au point d’épouser des vues rebelles et d’embrasser l’esprit de révolte : certains d’entre eux ont rejoint, voire initié, le célèbre atelier populaire des Beaux-Arts à Paris en plein Mai 1968, et produit des affiches devenues iconiques, alimentant ainsi, en artistes engagés et en relation avec les grands philosophes de l’époque – Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jacques Derrida –, une réflexion salutaire sur l’évolution de leur temps.

Louis XIV Truite
Louis XIV Truite
Gérard Schlosser

Nous sommes quelques-uns à avoir été très affectés par sa disparition en août dernier : Gérard Schlosser fait partie de ces artistes dont on apprécie aussi bien l’extrême savoir-faire plastique que la grande discrétion. Il s’est fait connaître sur la scène artistique au début des années 70 par une approche picturale qu’on a voulu associer de manière erronée à l’hyperréalisme alors qu’elle s’inscrit totalement dans la mouvance de la Figuration Narrative. Ce peintre émérite nous relate, non sans cultiver de paradoxe, la réalité d’une situation fictive en cours. Il nous offre des possibilités multiples – dont certaines délicieusement fantasmatiques –, soit d’introduire le récit, soit de le poursuivre et de le décliner en autant de variétés.

Un Express - Gerard Schlosser
Un Express – Gerard Schlosser

Son arrêt sur image est vibrant de sensualité. Mais il est également engagé avec cette volonté sans cesse réaffirmée de rappeler l’extrême vitalité – aujourd’hui, on parlerait de résilience – d’un peuple confronté aux cadences absurdes et à la banalité du quotidien. De manière étonnante, Gérard Schlosser ne fige pas l’instant à la manière d’un photographe, il le vit de l’intérieur et nous le fait vivre par la même occasion. On se situe plus proche ainsi du temps en suspension avec toutes les perspectives que celui-ci nous suggère… Du silence de ses images naissent des sons intérieurs, voix et bruits délicats, qui mettent le tout en mouvement pour des expériences subtiles dans la relation entre celui qui regarde et l’œuvre regardée : le visiteur se fond au cœur de la toile, il participe de l’aventure créée pour lui, au point de ne plus chercher à en sortir.