Nouveau Réalisme

À l’égal du Pop Art américain et britannique, le Nouveau Réalisme français a connu son heure de gloire. En l’espace de trois ans, de 1960 à 1963, il a su s’imposer comme un mouvement d’avant-garde majeur, même s’il n’offrait guère de cohérence entre ses composantes : des artistes aussi importants, mais aussi différents qu’Yves Klein, Raymond Hains, Jacques Villeglé, Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Arman ou César. C’est peut-être dans la pensée de Pierre Restany, critique d’art et porte-parole du groupe, qu’il faut chercher le lien : la théorie qu’il a établie – son idéologie – a permis à tous les groupes du groupe de se fédérer au sein d’une joyeuse émulation. Qu’ils soient adeptes de la peinture monochrome, des affiches lacérées ou des sculptures en mouvement, ils se retrouvent tous dans « une nouvelle approche perceptive du réel », proche donc d’une vision sociologique du monde. Cela implique chez eux l’archivage de fragments de ce « réel » avec une position bien moins iconoclaste et dévastatrice que leurs devanciers de chez Dada. Le rapport qu’ils entretiennent à l’objet, loin d’être moqueur ou étrangement fasciné comme chez les pop-artistes, est conscient d’une réalité poétique nouvelle.

L'Oiseau amoureux - Niki de SAINT PHALLE
L’Oiseau amoureux – Niki de SAINT PHALLE

Les bien-nommés Nouveaux Réalistes ont ainsi ouvert la voie à une meilleure reconnaissance de l’environnement urbain, fonctionnel et technologique généré par la modernité des années 60, créant ainsi une esthétique fortement identifiée de leur temps. Ils l’ont fait en lien direct avec les merveilleuses expériences formelles menées par Jacques Tati ou par les cinéastes de la Nouvelle Vague comme le regretté Jean-Luc Godard. Avec des répercussions qui se feront fortement ressentir à la fin de la décennie, notamment en Mai 1968.

Jacques Villeglé

Il peut sembler étonnant d’associer Jacques Villeglé – de son vrai nom Jacques de la Villeglé – décédé au printemps dernier, à un quelconque propos sur la question de la figuration, mais sa manière de déconstruire les images telles qu’elles sont diffusées dans l’espace public et donc de les « dé-figurer » ne constitue pas moins un acte de figuration, voire de « re-figuration » sur la base de fragments épars.

Dès 1947, ce collectionneur invétéré d’objets trouvés – les débris du mur de l’Atlantique en Bretagne par exemple qu’il considère comme des œuvres d’art à part entière – des ready-made en référence à Marcel Duchamp – explore des voies plastiques pleines d’une vitalité nouvelle. Avec Raymond Hains, compagnon d’expérimentation rencontré aux Beaux-Arts de Rennes, il décolle sa première affiche en 1949 après son installation à Paris. Non sans se référer aux Cubistes et aux Surréalistes qu’ils affectionnent, les deux compères opèrent « décollage » et « lacération » avec un geste plein d’ardeur et un esprit aiguisé. En quête constante d’expressivité.

NTM, Johnny - Jacques Villeglé
NTM, Johnny – Jacques Villeglé

Par la suite, Villeglé affine la méthode de l’affichisme : il s’agit d’arracher les affiches aux murs et aux palissades, des affiches d’actualité ou de publicité déjà dégradées par la pluie ou les passants. Son intervention se résume à cet acte-là et à la lacération, qui révèle les superpositions de papiers. Dans le résultat obtenu, Villeglé voit des « réalités collectives », dont il va extraire progressivement les composantes : images, lettres et signes, comme autant de traces d’une époque. De ces « écritures » spontanées naît une poésie formelle, candide et lumineuse, à laquelle il est dur de rester insensible.