Pop & déclinaisons

On peut considérer le Pop Art comme un véritable phénomène de société. Il reste l’un des courants artistiques de ces soixante dernières années parmi les plus connus du grand public avec des figures de grande notoriété : Andy Warhol bien sûr, mais aussi Jasper Johns, Roy Lichtenstein, Robert Rauschenberg, Claes Oldenburg pour les Américains ; Richard Hamilton, Peter Blake – souvenons-nous de la pochette de Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles – et bien sûr David Hockney.

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Le Pop Art se caractérise principalement par sa manière de s’emparer des éléments phares de la société contemporaine soit pour les dénoncer par pastiche ou détournement, soit pour les magnifier, soit enfin pour leur offrir leur prolongement esthétique. Dans la représentation de Mickey, de Marilyn Monroe ou d’une simple bouteille de Coca Cola, on y trouve de la fascination. Une fascination mêlée d’interrogation sur la relation que nous entretenons à nos propres icônes. Une fascination distanciée qui fait des pop-artistes les protagonistes, sinon les précurseurs des modes et attitudes dont ils instruisent un procès amusé. C’est sans doute en cela que le Pop Art, contrairement à beaucoup de courants critiques, constitue l’un des rares mouvements d’avant-garde dont l’implication s’articule en symbiose organique avec le champ culturel le plus large. C’est aussi l’explication de son succès : il devient le miroir de la société qu’il observe ; il devient notre propre miroir, dans lequel nous nous reflétons nous-mêmes. Et nous nous reconnaissons. Avec nos qualités et certains de nos défauts.

Keith Haring

Enfant, Keith Haring se rêvait artiste. En témoignent ces quelques lignes écrites pour une rédaction scolaire précieusement conservées par ses parents : « Quand je serai grand, j’aimerais être un artiste en France parce que j’aime bien dessiner. Je gagnerai de l’argent en vendant mes dessins. J’espère que j’y arriverai… » Sans passer par la France – on le regretterait presque –, il y est arrivé grâce à son style graphique unique, développé à la craie sur les murs ou les panneaux publicitaires de New York. Le verdict de la rue – le seul qui avait du crédit à ses yeux ! – a précédé celui des galeries, puis des salons. Chez Keith Haring, la joie est un faux-semblant. Elle tait les douleurs intérieures, les doutes, puis les souffrances occasionnées par la maladie tout aussi fulgurante que l’ascension de cette idole des années 80, Faussement insouciante, donc.

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Il reste de ce trublion si attachant, incarnation parfaite de la nouvelle génération new yorkaise – au même titre que Jean-Michel Basquiat –, un geste vif, précis, quasi rythmique dans sa manière de représenter des figures et motifs imbriqués. Reconnaissable dès le premier coup d’œil. On ne se lasse guère de parcourir ses œuvres sur papier, scènes urbaines d’un nouveau genre, empruntées à la bande dessinée et à la publicité. Presque tribales, elles sont en phase permanente avec leur temps. Un temps mouvant, dont on perçoit encore l’écho pas si lointain.

Jean-Michel Basquiat

Il est l’un des artistes les plus talentueux du XXe. Avec sa capacité incroyable à explorer formes, motifs et couleurs, Jean-Michel Basquiat a jeté des passerelles entre des temporalités – les avant-gardes du siècle tout entier de Picasso à Cobra ou le Pop Art, en passant par Dada, le free jazz, le punk et le hip hop – et des géographies artistiques insoupçonnées. Son ouverture graphique sur l’Afrique a suscité bien des vocations qui ont réinscrit le continent sur la carte artistique mondiale.

Jean Michel Basquiat
Jean Michel Basquiat

Ce peintre chaman voyait tout, entendait tout. Intégrait tout ! Dans ses tableaux en forme d’arborescence, ce grand coloriste se situait du côté du geste impulsif, spontané mais résolu et hautement signifiant. Avec une force comme nulle autre pareille, il constituait la synthèse – et parfois même la conclusion – d’un temps, le sien, le nôtre. Comme tout génie cependant, il a initié le temps artistique nouveau, à cette différence près qu’il n’a jamais cherché à faire table rase du passé. N’oublions pas qu’il était musicien et DJ et qu’il a toujours agi avec les outils plastiques qui étaient les siens : le mix, le sample, le scratch. En scratcheur de toiles – et d’étoiles ! –, il s’est montré iconoclaste certes, mais toujours respectueux de la matière convoquée. C’est sans doute en cela qu’il demeure si rayonnant et aujourd’hui encore, indépassable.

Damien Hirst

Pour cet artiste britannique, issu des Young British Artists, un groupe actif au début des années 80 avec sa « tactique de choc » – un usage de matériaux jusqu’alors inusités –, l’art continue de revêtir une dimension magique, pleine d’une « spiritualité spécifique ». C’est le cas selon lui depuis la nuit des temps lorsque les premiers hommes ont commencé à peindre sur les parois des grottes. Mais contrairement à ses lointains ancêtres, Damien Hirst ne cherche pas à confiner sa peinture, éclairée par le feu dans son espace sacral, mais bien à lui donner une force nouvelle : elle se doit se de montrer en capacité de vous sauter à la figure. En cela, sa représentation se veut agressive, voire proprement intrusive, c’est-à-dire qu’elle puisse nous envahir intégralement, corps et esprit. On le sait, ça n’est pas l’humilité qui l’étouffe, lui la star de l’art mondial, mais Damien Hirst a raison de se positionner en artiste qui frappe les consciences. Depuis ses fameux animaux découpés jusqu’à ses productions récentes, mécanisées dans un esprit plus pop avec jets de peinture sur des motifs prédécoupés, sa volonté est de nous alerter sur des questions aussi fondamentales que la vie et la mort. La vie comme annonciatrice de la mort et la mort comme une incitation à vivre pleinement. Il renoue ainsi avec le thème traditionnel des vanités, les abordant avec des dispositifs graphiques colorés qui lui sont propres : ces derniers revêtent un semblant d’insouciance, tout en conservant leur part de gravité. Ainsi, Damien Hirst magnifie-t-il la mort pour mieux la circonscrire et vivre avec.

Tête de mort
Tête de mort